Téléphones à l’école : parents, État, où est votre responsabilité ? ( Par Foromo Lamah)

TRIBUNE – Entre vidéos TikTok, stories Snapchat, comparaisons d’iPhone et tricherie aux évaluations, l’usage incontrôlé des smartphones dans les établissements scolaires soulève une question essentielle : qui protège aujourd’hui le temps d’apprentissage de nos enfants ?

Le téléphone portable est devenu un outil incontournable de communication. Il permet de s’informer, d’échanger rapidement et d’accéder à une quantité considérable de connaissances. Mais lorsqu’il franchit les portes de l’école sans encadrement ni règles claires, cet outil peut aussi devenir une source de distraction, de pression sociale et de dérives qui méritent une véritable prise de conscience collective.

En Guinée, il est temps d’ouvrir un débat sérieux sur la place des smartphones, notamment des téléphones Android et des iPhone, dans nos établissements scolaires.

Quand la récréation devient une séance de tournage

Autrefois, pendant les heures creuses ou en l’absence d’un professeur, de nombreux élèves mettaient ce temps à profit pour réviser leurs leçons, préparer des exposés ou échanger sur leurs difficultés scolaires. Aujourd’hui, dans certains établissements, ces moments sont parfois consacrés à la réalisation de vidéos, aux challenges et à la publication de contenus sur TikTok, Snapchat, Facebook et d’autres plateformes.

Des élèves en tenue scolaire se filment dans les salles de classe, dans les couloirs ou dans les cours de récréation. Certains contenus sont réalisés pendant les heures de cours, d’autres durant les pauses qui pourraient pourtant servir à préparer les leçons suivantes.

Le problème n’est pas l’existence des réseaux sociaux ni le fait de vouloir se divertir. Le véritable problème, c’est lorsque la recherche de vues, de likes et de popularité prend le dessus sur les études, au point de transformer certains espaces scolaires en studios improvisés.

L’école est-elle devenue un décor pour les réseaux sociaux ?

Des parents qui confondent encouragement et distraction

Une part de responsabilité incombe également aux parents. Pour encourager leurs enfants à mieux étudier, certains leur offrent des smartphones de grande valeur, parfois des iPhone dont le prix peut atteindre plusieurs millions de francs guinéens. Mais ont-ils toujours évalué les conséquences d’un tel cadeau sur la concentration, les habitudes de travail et le comportement de leurs enfants ?

Offrir un téléphone à un enfant n’est pas nécessairement une erreur. Tout dépend de son âge, de sa maturité, de l’usage qu’il en fait et de l’encadrement dont il bénéficie.

Cependant, quel sens donner à un investissement aussi important lorsque l’appareil destiné à faciliter les recherches et les apprentissages devient principalement un instrument de distraction ? À quoi sert un téléphone haut de gamme si son propriétaire l’utilise davantage pour se filmer, participer à des challenges ou comparer la marque de son appareil avec celle de ses camarades que pour apprendre ?

La responsabilité parentale ne consiste pas seulement à satisfaire les demandes des enfants. Elle suppose aussi de savoir poser des limites, d’expliquer les règles et de privilégier leur avenir à leurs envies immédiates.

De la distraction à la tricherie : une autre inquiétude

Au-delà des vidéos et des publications, l’utilisation incontrôlée des téléphones pose également la question de l’intégrité scolaire. Lors des contrôles et des évaluations, certains élèves peuvent être tentés de rechercher des réponses sur leur appareil ou de recourir à des outils d’intelligence artificielle, notamment ChatGPT, pour contourner l’effort personnel.

L’intelligence artificielle peut pourtant être un formidable outil pédagogique lorsqu’elle sert à expliquer une notion, à approfondir une recherche ou à accompagner la compréhension d’une leçon. Mais elle devient problématique lorsqu’elle remplace systématiquement la réflexion personnelle et sert à produire des réponses que l’élève ne maîtrise pas.

À force de chercher des réponses immédiates sur un écran, ne risquons-nous pas de former des élèves capables de copier une solution, mais incapables de raisonner seuls ?

L’objectif de l’école ne doit pas être uniquement d’obtenir de bonnes notes. Il est aussi de former des esprits critiques, autonomes et capables de relever les défis de demain.

L’exemple de la discipline militaire

L’État pourrait s’inspirer de certains principes de discipline appliqués dans les institutions militaires, souvent désignées par l’expression « la Grande Muette », notamment en matière de respect des règles, de tenue et de comportement collectif.

Sans assimiler l’école à une caserne, il est possible d’y instaurer un cadre ferme et compréhensible concernant l’usage des téléphones.

Pourquoi ne pas interdire les téléphones personnels pendant les heures de cours, les contrôles et les examens, sauf autorisation pédagogique explicite ? Pourquoi ne pas encadrer strictement les prises de vidéos et de photos en tenue scolaire, particulièrement lorsqu’elles sont réalisées dans les salles de classe ou sans l’autorisation des personnes concernées ?

Une réglementation claire devrait protéger la vie privée des élèves et des enseignants, prévenir le harcèlement numérique et empêcher que l’image des établissements soit utilisée sans discernement.

Les directions d’école doivent, elles aussi, appliquer des mesures disciplinaires proportionnées. Lorsqu’un téléphone est utilisé pour tricher ou perturber un cours, sa confiscation temporaire, selon un règlement préalablement communiqué aux familles et dans le respect des textes applicables, peut être envisagée. Une confiscation jusqu’à la fin de l’année scolaire, en revanche, ne devrait pas être une sanction automatique : elle doit respecter les règles en vigueur et les droits des familles.

L’État doit fixer des règles, les parents doivent assumer leur rôle

Face à cette situation, les autorités éducatives ne peuvent pas se contenter de constater les dérives. Il est nécessaire d’élaborer une politique cohérente sur l’usage des smartphones dans les établissements scolaires, en concertation avec les enseignants, les parents, les élèves et les spécialistes de l’éducation.

Cette politique pourrait prévoir l’interdiction des téléphones personnels pendant les cours et les évaluations, des restrictions adaptées à l’âge des élèves, des campagnes de sensibilisation aux risques des réseaux sociaux et un encadrement particulier de leur utilisation à des fins pédagogiques.

Une interdiction générale pour tous les moins de 18 ans serait une mesure plus large, qui nécessiterait une réflexion approfondie sur sa faisabilité et ses conséquences. Une approche progressive, tenant compte de l’âge, du niveau scolaire et des besoins réels, pourrait être plus adaptée. À l’université également, où l’autonomie des étudiants est plus grande, des règles strictes restent nécessaires pendant les examens et les activités exigeant de la concentration.

Mais aucune réglementation ne sera pleinement efficace si les parents se déchargent de leurs responsabilités sur les enseignants et les autorités.

On ne forme pas les leaders de demain dans la distraction permanente.

À notre époque, emporter un téléphone à l’école n’était pas une habitude courante. Nous profitions des moments libres pour réviser, préparer nos exposés et consolider nos connaissances. Le contexte a changé, les technologies ont évolué, mais la mission fondamentale de l’école demeure la même : transmettre le savoir et former des citoyens responsables.

Il ne s’agit pas de rejeter le progrès technologique. Il s’agit de lui donner sa juste place.

Aux parents, je lance cet appel : avant d’offrir un smartphone à votre enfant, évaluez son âge, sa maturité et sa capacité à l’utiliser avec responsabilité. Ne faites pas de la valeur du téléphone un symbole de réussite sociale.

Aux responsables d’établissements, je demande de faire respecter les règlements et de préserver les salles de classe comme des espaces d’apprentissage.

À l’État, je demande de prendre ses responsabilités en définissant un cadre national clair, adapté aux réalités de notre système éducatif.

Car si les parents renoncent à encadrer leurs enfants, si l’école renonce à faire respecter la discipline et si l’État reste sans réponse, qui préparera sérieusement la relève de demain ?

Le téléphone doit rester un outil au service de l’élève, et non devenir le maître de son temps, de son attention et de son avenir.

Par Foromo Lamah, journaliste d’Investigations et de Données.

Tel:+224 620 171 814

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