
À l’occasion des dix ans de présence des Sœurs Sainte-Ursule à Sérédou, dans la préfecture de Macenta, la communauté religieuse organise, du 23 au 25 octobre 2026, une célébration placée sous le signe de la foi, de la reconnaissance et du développement communautaire. Dans une interview accordée à la rédaction de Guineesource.com, Sœur Suzanne Kolouma Béavogui revient sur les circonstances de leur retour en Guinée, le bilan de leurs actions en faveur des femmes et des jeunes, ainsi que leurs ambitions pour les dix prochaines années.
Guineesource.com : Bonjour Sœur Suzanne Kolouma Béavogui. Pouvez-vous revenir sur l’arrivée des Sœurs Sainte-Ursule à Sérédou et les objectifs qui ont motivé votre implantation il y a dix ans ?

Sœur Suzanne Kolouma Béavogui : Pour comprendre notre présence à Sérédou, il faut remonter à 1952, lorsque le pape Pie XII a encouragé les congrégations religieuses à participer à l’évangélisation de l’Afrique. Les Sœurs Sainte-Ursule sont alors venues en Guinée, où elles ont contribué au développement du pays, notamment à travers l’éducation des filles, l’accompagnement des femmes, la catéchèse et l’apprentissage de la couture. Certaines intervenaient également dans les camps d’initiation pour sensibiliser les populations aux questions d’hygiène.
En 1967, comme d’autres missionnaires, elles ont été expulsées de Guinée et se sont installées en Côte d’Ivoire. Elles y ont poursuivi leur mission pendant plusieurs décennies. Lors du chapitre de notre congrégation, en 2012, la décision a été prise de revenir en Guinée. C’est ainsi qu’en 2016, une communauté des Sœurs Sainte-Ursule s’est installée à Sérédou.
Aujourd’hui, dix ans après ce retour, nous estimons qu’il est important de rendre grâce à Dieu. Après 49 ans d’absence, ces dix années de présence ont une signification particulière pour nous. Nous voulons remercier Dieu, mais aussi les autorités, les populations et toutes les personnes qui nous soutiennent.
Avant notre installation, j’étais venue séjourner un mois à Sérédou pour mieux comprendre les réalités locales et les besoins des populations. Nous avons constaté que les femmes y étaient très engagées.
Le charisme de notre congrégation consiste notamment à aider les jeunes filles et les femmes à prendre conscience de leur rôle dans la société. Nous ne sommes pas engagées dans une logique de confrontation, mais nous croyons qu’une femme bien éduquée et bien formée peut contribuer considérablement au bien-être de sa famille et, par conséquent, au développement de la société.
Nous avons également été préoccupées par le départ de nombreux jeunes vers l’étranger, parfois au péril de leur vie, notamment par la mer. Nous nous sommes dit qu’il fallait leur montrer qu’il était possible de réussir chez soi, grâce à la terre et à une agriculture bien organisée.
C’est dans cette perspective que nous avons ouvert un centre agro-pastoral. À ce jour, plus de 200 personnes figurent dans notre base de données parmi les bénéficiaires de cette formation. Des jeunes, des femmes et des hommes ont appris des techniques agricoles ou d’élevage qui leur permettent de subvenir aux besoins de leurs familles.
Voilà quelques-unes des raisons qui nous ont conduites à nous installer à Sérédou et à persévérer dans notre mission.
Guineesource.com : Après une décennie de présence, quel bilan tirez-vous de votre mission, notamment dans les domaines de l’éducation, de la formation et de l’accompagnement des communautés ?
Sœur Suzanne Kolouma Béavogui : C’est justement l’une des principales questions que nous nous posons à l’occasion de cet anniversaire : après dix ans, qu’avons-nous accompli et quel regard les populations portent-elles sur notre présence ?
Avant notre arrivée, j’ai rencontré des personnes qui avaient connu les premières Sœurs Sainte-Ursule en Guinée. Malgré leur départ, 49 ans auparavant, elles en conservaient encore un souvenir très positif. Cela m’a profondément touchée. Je me suis alors demandé ce que nous pouvions faire, à notre tour, pour laisser une empreinte positive.
En dix ans, nous avons notamment accompagné la formation de jeunes filles, de Coyah à Yomou. Avec l’appui de partenaires, nous avons formé 80 filles vulnérables à des activités génératrices de revenus. Certaines poursuivent aujourd’hui leurs activités, notamment dans la fabrication et la commercialisation du savon.
Je me souviens d’une bénéficiaire qui m’a raconté qu’après sa formation, elle avait développé son activité au point de livrer ses savons jusqu’à Mandiana. Pour nous, ce sont des résultats encourageants.
Notre fondatrice disait que les sœurs devaient porter de petites lampes pour éclairer le chemin des filles et des femmes. Si, après dix ans, nous avons aidé quelques-unes d’entre elles à acquérir leur autonomie et à prendre conscience de leur potentiel, nous estimons avoir déjà contribué à cet objectif.
Nous accompagnons également des groupements de femmes dans les villages environnants. Avec un organisme partenaire, nous mettons à leur disposition des semences d’arachide et de niébé. Après la récolte, elles restituent les quantités reçues et conservent le surplus.
Certaines femmes nous ont expliqué que ce dispositif leur avait permis de disposer de revenus pour scolariser leurs enfants et mieux prendre en charge leurs familles.
Nous contribuons aussi à la formation de leaders communautaires en agroécologie. L’objectif est de leur permettre de diffuser, dans leurs villages, des pratiques agricoles favorables à la protection de l’environnement.
Enfin, notre communauté est ouverte à tous. Musulmans, catholiques, protestants et personnes issues d’autres traditions religieuses peuvent venir nous rencontrer. Nous voulons être au service de tous, sans distinction.
Lorsque des visiteurs arrivent à Sérédou et qu’on leur indique spontanément le chemin de notre communauté, nous y voyons un signe de confiance. Des personnes nous disent également que notre présence contribue à faire connaître davantage Sérédou.
Nous pensons donc avoir parcouru un bout de chemin, même si nous savons qu’il reste beaucoup à faire.

Guineesource.com : Quelles activités sont prévues du 23 au 25 octobre 2026 pour marquer ce dixième anniversaire, et quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette célébration ?
Sœur Suzanne Kolouma Béavogui : Nous voulons célébrer cet anniversaire dans la joie, la convivialité et le partage, tout en mettant en valeur les talents et les richesses de notre communauté.
Le vendredi 23 octobre, nous prévoyons notamment une parade dans le village avec une fanfare, ainsi qu’un match de gala entre les communes de Sérédou et de Ouérémai, en collaboration avec les autorités locales.
Le samedi 24 octobre sera consacré à plusieurs activités. Il y aura notamment un concours culinaire destiné à valoriser les savoir-faire des femmes, ainsi qu’un panel sur l’entrepreneuriat des jeunes et la transformation des produits locaux.

Nous avons invité des intervenants, dont le responsable de Macenta Beans, une entreprise de transformation du café dont les produits sont, selon les informations que nous avons, commercialisés sur des marchés internationaux. Cette expérience permettra d’illustrer les possibilités offertes par la transformation locale et la collaboration avec les communautés.
D’autres échanges porteront sur la contribution de l’Église au développement. Nous souhaitons également présenter des solutions de fertilisation biologique adaptées aux besoins des agriculteurs, en cohérence avec les pratiques de notre centre agro-pastoral, qui privilégie les méthodes de production respectueuses de l’environnement.
Une foire-exposition-vente se tiendra du vendredi au dimanche. Nous allons présenter plusieurs produits fabriqués ou transformés par les bénéficiaires et les membres de notre communauté : savons, sirops, vin de banane, produits à base de petit cola, objets artisanaux et autres articles.
Nous voulons montrer que la Guinée dispose de talents et de ressources capables de produire des biens de qualité. Trop souvent, nous pensons que les bonnes choses viennent uniquement de l’extérieur. Nous invitons donc les visiteurs à venir découvrir ce que nous savons faire ici.
Une tombola est également prévue, avec notamment un premier prix offrant trois mois de formation gratuite au centre. Il y aura aussi des activités culturelles et récréatives : danses traditionnelles, concours de poésie, slam, chorales et composition de chants. Nous voulons contribuer à préserver certaines expressions de notre patrimoine culturel.
Le dimanche 25 octobre sera marqué par une grande messe d’action de grâce à l’église de Sérédou. Elle sera suivie de la clôture des activités et de la proclamation des résultats des différents concours.
Au-delà des festivités, nous voulons rendre grâce à Dieu pour ces dix années, remercier les populations et nos partenaires, mais aussi montrer que la foi peut s’accompagner d’actions concrètes en faveur de l’éducation, de l’autonomie économique et du développement local.
Guineesource.com : Quels sont les défis auxquels votre communauté est confrontée et quels projets envisagez-vous pour les prochaines années à Sérédou ?

Sœur Suzanne Kolouma Béavogui : Pour les dix prochaines années, notre ambition majeure est de créer une école d’excellence, notamment pour encourager les filles à poursuivre leurs études dans de bonnes conditions.
De nombreuses personnes nous demandent déjà d’ouvrir une école. Nous partageons cette ambition, mais sa réalisation nécessite des moyens financiers, matériels et humains. Nous bénéficions de certains soutiens, mais un accompagnement plus important de l’État, des institutions et des partenaires nous permettrait d’aller beaucoup plus loin.
Nous voulons créer un établissement où les filles et les garçons pourront bénéficier d’un enseignement de qualité, avec un encadrement rigoureux. Notre projet pourrait également intégrer un internat et la mise à disposition de livres et d’autres équipements indispensables aux apprentissages.
En Côte d’Ivoire, notre congrégation dispose d’une expérience dans la gestion d’écoles et d’internats. Nous souhaitons pouvoir développer une initiative similaire en Guinée, au bénéfice des jeunes Guinéens.
Nous voulons également renforcer les activités déjà engagées, notamment la formation agro-pastorale, l’accompagnement des jeunes, l’autonomisation des femmes et la protection de l’environnement.
Notre défi est de trouver davantage de partenaires capables de nous accompagner dans la formation, le financement et la réalisation de nos projets. Nous sommes convaincues que, si nous disposons des moyens nécessaires, nous pourrons toucher un nombre beaucoup plus important de bénéficiaires.
Notre ambition est donc de consolider les acquis de cette première décennie et de construire, avec les autorités, les institutions et les partenaires, des projets durables pour les dix prochaines années.
Guineesource.com : Quel est votre mot de fin ?

Sœur Suzanne Kolouma Béavogui : Je voudrais d’abord remercier Dieu, qui nous donne la force de poursuivre notre mission. Il y a des moments de découragement où nous nous demandons pourquoi nous sommes venues en Guinée alors que nous aurions pu rester en Côte d’Ivoire, où les conditions de vie sont parfois plus confortables.
Mais nous croyons qu’il est important de contribuer au développement de notre propre pays et de participer à la construction de notre avenir. Nous remercions donc Dieu pour la grâce de tenir malgré les difficultés.
J’adresse également mes remerciements à toute la population de Sérédou, aux musulmans, aux chrétiens, aux personnes issues des religions traditionnelles, ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui nous ont accueillies et accompagnées.
J’invite les habitants de Sérédou, mais aussi les Guinéens des autres régions, notamment ceux de Conakry qui connaissent déjà nos produits, à venir partager ces moments avec nous.
En achetant nos produits, chacun contribue aussi, à sa manière, à soutenir nos activités et à préparer les dix prochaines années de notre mission.
Je remercie enfin les journalistes qui viennent à notre rencontre et diffusent nos activités sur les plateformes numériques. Grâce à ces reportages, notre travail est connu au-delà de nos frontières. Nous avons même accueilli un jeune stagiaire venu du Congo après avoir découvert nos activités dans un reportage diffusé sur YouTube.
Merci à toutes les personnes qui nous soutiennent, de près ou de loin, ainsi qu’à l’Église pour son accompagnement. Nous sommes profondément reconnaissantes envers tous ceux qui contribuent à faire vivre cette mission.

Propos recueillis par la rédaction de Guineesource.com