
Une réforme nécessaire, mais qui mérite une concertation approfondie et une adaptation aux réalités du terrain
Dans le cadre de la modernisation de l’administration publique et de la recherche d’une gestion plus rationnelle et harmonisée des ressources humaines, un nouveau cadre organique des services déconcentrés du Ministère de l’Éducation nationale, de l’Alphabétisation, de l’Enseignement technique et de la Formation professionnelle (MENA-ETFP) est en cours de finalisation. Sa mise en œuvre devrait intervenir prochainement, avant l’ouverture des classes.
Cette réforme concerne notamment les Inspections régionales de l’éducation (IRE), les Directions communales et préfectorales de l’éducation (DCE/DPE), les Délégations scolaires de l’éducation (DSE), ainsi que les établissements d’enseignement secondaire, les écoles primaires et préscolaires.
Si l’initiative visant à moderniser l’administration éducative, à rationaliser les effectifs et à valoriser les compétences mérite d’être saluée, plusieurs préoccupations importantes subsistent quant aux conditions de mise en œuvre du nouveau cadre organique dans sa configuration actuelle.
UNE RÉFORME QUI MÉRITE UNE PLUS LARGE CONCERTATION
Une réforme aussi importante pour l’avenir du système éducatif guinéen devrait, à mon sens, être précédée d’une large concertation avec l’ensemble des acteurs concernés.
Les Inspections régionales de l’éducation, les Directions communales et préfectorales de l’éducation, les techniciens du département ainsi que les partenaires sociaux devraient être davantage associés à la réflexion.
Avant toute mise en œuvre définitive, il serait également nécessaire de procéder à un diagnostic approfondi du système éducatif guinéen afin d’identifier les véritables besoins, les insuffisances structurelles et les réalités spécifiques de chaque région, préfecture, commune et établissement.
En effet, les réalités éducatives ne sont pas les mêmes partout. Une réforme uniforme, appliquée sans distinction, risque de produire des déséquilibres plutôt que les résultats attendus.
LE RISQUE D’UNE HARMONISATION DES EFFECTIFS SANS PRISE EN COMPTE DES RÉALITÉS
Le nouveau cadre organique prévoit notamment une organisation standardisée des services déconcentrés.
Les IRE seraient composées d’une Cellule des affaires administratives et financières ainsi que de trois sections :
- la Section de l’enseignement préscolaire et primaire ;
- la Section de l’enseignement secondaire ;
- la Section de l’enseignement technique.
L’effectif prévisionnel serait fixé à 37 personnes, y compris le chauffeur et le planton.
De leur côté, les DCE et DPE seraient également organisées autour d’une Cellule des affaires administratives et financières et de plusieurs sections, notamment :
- la Section pédagogique ;
- la Section de la planification et du développement de l’éducation ;
- la Section de l’alphabétisation et de l’éducation civique.
Leur effectif serait limité à 26 personnes, y compris le chauffeur et le planton.
Cette organisation soulève cependant une question fondamentale : peut-on attribuer les mêmes effectifs à des structures qui n’ont ni la même taille, ni le même nombre d’établissements, ni le même nombre d’élèves et d’enseignants à administrer ?
Une DCE ou une DPE ayant sous sa responsabilité une dizaine, voire plusieurs centaines d’établissements, ne peut raisonnablement être comparée à une autre structure ayant un nombre limité d’écoles et de personnels.
De même, une IRE couvrant treize communes ne saurait avoir exactement les mêmes besoins qu’une IRE ne couvrant, par exemple, que trois DPE.
La rationalisation des effectifs est nécessaire, mais elle doit être fondée sur des critères objectifs tenant compte des réalités administratives, démographiques et pédagogiques.
UNE PRÉOCCUPATION MAJEURE POUR LES ÉTABLISSEMENTS À GRANDS EFFECTIFS
L’une des principales préoccupations concerne la nouvelle organisation des établissements d’enseignement secondaire.
Le nouveau cadre organique prévoit un nombre limité de postes d’encadrement, avec notamment la suppression ou la réduction de certains postes, parmi lesquels :
- le deuxième Directeur des études ;
- le deuxième Censeur ;
- le deuxième Conseiller d’information et d’orientation scolaire et professionnelle ;
- le Conseiller général d’éducation, selon l’organisation retenue.
Cette situation mérite une attention particulière.
Dans certaines localités, notamment dans les grandes agglomérations, des établissements secondaires accueillent près de 3 000 élèves, voire davantage, avec plusieurs dizaines de groupes pédagogiques.
Peut-on raisonnablement demander à un seul Directeur des études et à un seul Censeur d’assurer efficacement le suivi pédagogique, administratif et disciplinaire d’un établissement de cette envergure ?
Un établissement de 3 000 élèves et de plus de 30 groupes pédagogiques ne peut être comparé à un établissement comptant quelques centaines d’élèves et seulement 8 ou 10 groupes pédagogiques. Ils n’ont ni la même taille, ni les mêmes contraintes, ni les mêmes responsabilités.
Traiter ces établissements de manière identique reviendrait à ignorer leurs réalités spécifiques.
Je pense donc que la réduction du nombre de Directeurs des études et de Censeurs à un seul, sans tenir compte de la taille et des réalités propres à chaque établissement, constitue une situation délicate.
LA DIGITALISATION : UNE OPPORTUNITÉ, MAIS AUSSI DE NOUVELLES CONTRAINTES
Avec la digitalisation en cours du système éducatif, les IRE et les DCE/DPE auront certainement moins de difficultés dans la gestion des données, puisque certaines opérations seront désormais effectuées à la base, notamment au niveau des écoles et des établissements.
En revanche, la gestion de la plateforme DGECS pourrait devenir de plus en plus complexe si elle repose sur un seul Directeur des études ou un seul Censeur.
En amont, dès lors que les matricules sont disponibles, il faut procéder à l’inscription des élèves de 7ᵉ année, à l’inscription des élèves transférés de 8ᵉ et de 9ᵉ année, ainsi qu’au suivi administratif de chaque élève.
Ce travail nécessite une organisation rigoureuse et plusieurs vérifications afin d’éviter l’omission d’un élève, au risque de compromettre son année scolaire.
Après les compositions du deuxième semestre, il faut également saisir les notes de chaque élève et procéder au contrôle régulier de la situation de chacun avant la proclamation des résultats.
À titre d’exemple, plusieurs écoles primaires et établissements d’enseignement secondaire n’avaient pas pu proclamer leurs résultats à la date du 7 annoncée par le département, notamment parce que certains élèves n’étaient pas inscrits.
Or, lorsque la plateforme est fermée, cela peut signifier la clôture de l’année scolaire, rendant les réclamations ultérieures particulièrement difficiles.
Cette réalité montre la nécessité de maintenir un nombre suffisant de cadres pour assurer efficacement la gestion des plateformes numériques et le suivi administratif et pédagogique des élèves.
DES POSTES QUI DOIVENT ÊTRE EFFECTIVEMENT RENDUS FONCTIONNELS
Tout comme l’ancien, le nouveau cadre organique prévoit également plusieurs fonctions importantes, notamment :
- le chargé de laboratoire ;
- le chargé de l’hygiène et de la santé ;
- le chargé des technologies de l’information et de la communication ;
- le chargé du matériel et des affaires financières ;
- le bibliothécaire.
Ces postes peuvent contribuer significativement à l’amélioration de la qualité de l’enseignement et au bon fonctionnement des établissements.
Toutefois, dans de nombreux établissements, ces fonctions ont longtemps existé sans être réellement pourvues ou sans être accompagnées des moyens nécessaires à leur fonctionnement.
Il serait donc souhaitable que la création ou la confirmation de ces postes soit accompagnée de ressources humaines, matérielles et financières appropriées.
LE RISQUE DE FRUSTRATION ET DE DÉMOTIVATION DES PERSONNELS
La mise en œuvre du nouveau cadre organique suscite déjà de nombreuses interrogations parmi les personnels concernés.
Dans certaines structures, des cadres risquent de perdre leurs responsabilités ou d’être redéployés sans possibilité d’occuper des fonctions équivalentes.
Cette situation pourrait entraîner un sentiment de frustration et de démotivation, notamment chez des cadres ayant plusieurs années d’expérience dans les services déconcentrés.
Les responsables des IRE, DCE et DPE se retrouvent également dans une situation délicate, puisqu’ils doivent appliquer les instructions reçues tout en étant confrontés aux inquiétudes légitimes de leurs collaborateurs.
Une réforme administrative ne devrait pas devenir une source de tension ou de désorganisation. Elle doit plutôt favoriser l’amélioration des conditions de travail et l’efficacité du service public.
MES PROPOSITIONS
Afin de garantir une mise en œuvre efficace, équitable et adaptée du nouveau cadre organique, je me permets de formuler les recommandations suivantes :
1. Organiser un diagnostic approfondi du système éducatif guinéen
Avant la mise en œuvre définitive de la réforme, il serait nécessaire de procéder à un diagnostic global, voire à l’organisation d’États généraux du système éducatif, afin d’identifier les véritables défis et les besoins prioritaires.
2. Renforcer la concertation avec les acteurs du système éducatif
Les IRE, DCE/DPE, DSE, personnels d’encadrement, techniciens du département et partenaires sociaux devraient être pleinement associés au processus.
3. Adapter les effectifs aux réalités de chaque structure
Les effectifs ne devraient pas être fixés uniquement de manière uniforme. Ils devraient tenir compte notamment :
- du nombre d’élèves ;
- du nombre d’enseignants ;
- du nombre d’établissements ;
- de l’étendue géographique ;
- du nombre de groupes pédagogiques ;
- de la complexité administrative.
4. Maintenir des postes d’encadrement supplémentaires dans les grands établissements
Les établissements à grands effectifs devraient pouvoir bénéficier de deux Directeurs des études, de deux Censeurs et de plusieurs Conseillers d’orientation, en fonction de leurs besoins réels.
5. Renforcer les services chargés des examens, concours et passerelles
Compte tenu du volume et de la sensibilité de ces activités, il serait souhaitable d’augmenter le nombre de cadres chargés de ces questions au niveau des IRE et des DCE/DPE.
6. Réexaminer les effectifs prévisionnels
Les effectifs des IRE, DCE, DPE, DSE, établissements secondaires et écoles primaires devraient être réévalués afin de tenir compte de leurs réalités spécifiques.
7. Accompagner réellement la digitalisation
La digitalisation doit s’accompagner d’une connexion Internet stable et accessible dans les établissements scolaires, ainsi que de la formation des personnels à l’utilisation des plateformes numériques.
8. Créer et équiper des centres informatiques
Les écoles et établissements secondaires devraient progressivement disposer de centres informatiques adaptés afin de faciliter l’apprentissage et la gestion numérique.
9. Créer des bibliothèques et des infirmeries scolaires
La qualité de l’éducation passe également par l’amélioration des conditions d’apprentissage, de lecture et de prise en charge sanitaire des élèves.
10. Augmenter le budget consacré à l’éducation
La réussite de toute réforme dépend largement des moyens financiers disponibles. Le renforcement du budget consacré à l’éducation nationale demeure donc une condition essentielle pour assurer la réussite des réformes envisagées.
CONCLUSION
La réforme du cadre organique des services déconcentrés du MENA-ETFP constitue une initiative importante et peut contribuer à la modernisation de l’administration éducative guinéenne.
Toutefois, une réforme administrative, aussi pertinente soit-elle, ne peut produire les résultats escomptés sans concertation, diagnostic préalable et prise en compte des réalités du terrain.
La rationalisation des effectifs ne doit pas être assimilée à une uniformisation systématique des structures. Toutes les IRE, DCE, DPE, DSE, écoles et établissements secondaires n’ont pas les mêmes réalités, les mêmes responsabilités ni les mêmes charges de travail.
Il apparaît donc nécessaire de réexaminer certains aspects du nouveau cadre organique avant sa mise en œuvre définitive, afin d’éviter d’éventuels dysfonctionnements, frustrations et risques de désorganisation du système éducatif.
Une réforme réussie doit être concertée, équitable, progressive et adaptée aux réalités de chaque structure.
L’objectif commun doit demeurer le même : construire une administration éducative moderne, efficace et capable de répondre aux besoins réels de l’école guinéenne.
Par Alpha Oumar SAGNA
Chargé de communication de l’Union préfectorale du SLECG de Kamsar