22 mars 2020 à N’Zérékoré : cinq ans après, les plaies restent ouvertes

Cinq ans après les douloureux événements survenus à N’Zérékoré lors du double scrutin législatif et référendaire du 22 mars 2020, les souvenirs demeurent vifs. Des affrontements violents, des incendies de bureaux de vote, la profanation de lieux de culte, des pertes en vies humaines et des disparus hantent encore les mémoires dans cette ville du sud de la Guinée.

Ce jour-là, la tension était déjà palpable dans la commune urbaine de N’Zérékoré. Dès les premières heures du vote, des affrontements ont éclaté dans plusieurs quartiers, notamment à Belle Vue, Horoya, Wessoua, Dorota et au sein même de l’Université de N’Zérékoré, située dans le quartier Nakouyakpala. Des jeunes, proches du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC) et farouchement opposés à la tenue de ces élections contestées, ont pris d’assaut plusieurs centres de vote.

Ces jeunes manifestants munis de pierres, de gourdins et même de machettes, ont saccagé des bureaux de vote, pris en otage des agents électoraux, confisqué leurs téléphones et incendié le matériel électoral.

À l’Université de N’Zérékoré, les agents en poste ont fui avec le matériel restant, alertés par la violence qui s’abattait sur leurs collègues. La situation s’est rapidement envenimée dans d’autres quartiers. À Belle Vue notamment, les affrontements ont opposé des jeunes pro-FNDC et des partisans du pouvoir de l’époque. Les accrochages se sont transformés en violences intercommunautaires, notamment entre Guerzé et konianké, provoquant la mort de plusieurs personnes et d’importants dégâts matériels.Des lieux de culte – mosquées et églises – ont été incendiés, tout comme des dizaines d’habitations. Des familles ont été décimées. Des personnes portées disparues ne sont toujours pas retrouvées. C’est dans ce climat de peur et de haine que beaucoup d’habitants ont fui la ville.

Youssouf Sagno, originaire du quartier Dorota, vit aujourd’hui caché dans une ville de la Haute-Guinée. Accusé d’avoir orienté les Dozos(chasseurs traditionnels) souvent associés aux milices d’autodéfense vers les domiciles de certaines cibles, il garde encore les stigmates de cette tragédie.« Je me souviens de ce jour tragique où mon ami Lancinet Magassouba et moi avons frôlé la mort, entre Dorota et Horoya Jamaïque. On venait à peine de voter quand notre ami Fodé Doumbouya nous a appelés pour nous avertir que ça chauffait à Belle Vue, Dorota et Wessoua. Des jeunes brûlaient des kits électoraux et des bureaux de vote. Plus tard, il nous a dit qu’une équipe des pro FNDC était à notre recherche, nous accusant d’avoir dirigé les Dozos contre eux. Notre maison et celle de mon ami ont été incendiées, des membres de sa famille tués. Après ça, la peur nous a envahis, et on a quitté N’Zérékoré après le coup d’État de 2021. Je vis aujourd’hui caché, loin de ma ville natale. »

Fodé Doumbouya, l’un des témoins de ces violences, réside aujourd’hui « clandestinement » à N’Zérékoré. Il exige justice et réparation pour les victimes.

« Seul Dieu nous a sauvés durant ces journées du 22 au 25 mars. Le 23 mars, j’ai fui N’Zérékoré. C’est à Belle Vue que tout a commencé, avec les attaques des pro-FNDC contre les bureaux de vote. Les jeunes pro-pouvoir, en majorité malinkés, ont riposté, avec le soutien des Dozos. Ensuite, les violences se sont étendues à d’autres quartiers. On a assisté à une véritable guerre interethnique. Beaucoup ont été tués. Des maisons, des mosquées, des églises ont été incendiées. Mon ami Lancinet a perdu certains membres de sa famille et sa maison. Aujourd’hui encore, il est recherché. Je lui dis de ne pas revenir, car il risque d’être interpellé», a-t-il déclaré.

Les survivants et les familles des victimes attendent toujours que lumière soit faite sur ces événements.

Malgré la chute du régime d’Alpha Condé le 5 septembre 2021, peu d’efforts ont été déployés pour apaiser les cœurs ou reconstruire les infrastructures détruites.

« Je demande aux autorités de la transition de faire toute la lumière sur cette affaire. Il est temps de reconstruire les habitations et les lieux de culte détruits, et de rendre justice aux familles éplorées », conclut Fodé Doumbouya.

Cinq ans plus tard, la douleur reste vive. Et sans justice ni réparation, les plaies du 22 mars 2020 continueront de saigner dans la mémoire collective de N’Zérékoré.

Depuis N’Zérékoré, Bruno Lamah pour Guineesource.com

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